La religieuse ingénierie

© Xavier COQUELLE - Octobre 2003

Pauvre de nous ! Désespérément cartésiens, calés sur des logiques binaires que nous qualifierions volontiers de scientifiques voire même de mathématiques, nous construisons rationnellement nos demi mesures de succès pour ne pas dire nos échecs. Sommes-nous de formation scientifique ou bien déformés par un radicalisme peu opérant dans un monde qui tient plus d’une réalité que de nos modèles, petits ou grands ?
La réalité est ce qu’elle est. Elle contient ce qu’elle contient, notamment de l’inconnu dont nous aurons de façon durable quelque mal à évaluer les proportions.
Aurions nous oublié quelques découvertes scientifiques perturbantes : principe d’entropie, collapse du psy, relativité ?
Aux dernières nouvelles, la terre ne serait pas plate ni même le centre de l’univers !
L’accumulation de connaissance nous a-t-elle déroutée de l’esprit scientifique qui ne saurait se concevoir sans une dose d’épistémologie ?

Encore un cri d’alarme philosophique ?

Bien sur.
Ne serait-ce pas un peu … emmerdant ?
C’est encore plus sur.
Une alternative à ce fatras : la religieuse ingénierie. Méthodologie éprouvée, standard incontournable, norme de fait … c’est fou ce que l’ingénierie est bien balisée. Quand je vois tout cet existant méthodologique, je me dirai bien que la fonction d’un ingénieur pourrait se résumer à suivre pas à pas ces magnifiques manuels.
Je rêve dès lors à la civilisation des loisirs où finalement un bon automate saurait aussi bien lire et transmettre les ordres à des robots aussi productifs que disciplinés. Aussi bien que nous ? Bien sur que non ! Il le ferait beaucoup mieux que nous (désolé si je vous SAP le moral !) dès lors qu’il est bien entretenu, automatiquement bien sur.

L’ingénierie, c’est comme la religion :

Une histoire de foi et une pincée de textes sacrés. L’ingénieur est le fidèle, l’exécuteur. Si vous me dites que vous ne connaissez pas au moins un grand chef de l’industrie ou des services (J’y inclus bien sur les Directeurs des Systèmes d’Information qui font partie intégrante de tout bon exécutif.) qui pense comme çà : je ne vous croirai pas.

Manuels méthodologiques Textes sacrés

Les saints s’appellent ISO, AFNOR, etc. voire la presse spécialisée (source plus satanique quand même).
N’oublions pas les sociétés de services ou de conseils qui affichent l’avantage compétitif d’une méthodologie initiatique unique au bénéfice privilégié et confidentiel de leur client. Sinon il y a le domaine public, l’eucuménique Internet, le gratuit ou presque, mais c’est moins gratifiant.
Le plus souvent en moins gratuit, il y a les outils du commerce. Concrets et pragmatiques, ils matérialisent enfin les textes sacrés de l’ingénierie et deviennent des solutions (Soyez branchés : Groupwarez vos ressources, SAPper votre entreprise, …).
Les textes sacrés de l’ingénierie (et leurs avatars donc) sont incontestables … par définition.

La foi.

C’est sur, l’ingénierie ainsi balisée de manuels méthodologiques et d’outils demande d’avoir la foi, de préférence aveugle. Attention, il ne s’agit pas d’avoir n’importe quelle foi ! La foi en ingénierie doit être relative aux textes sacrés. Tout positionnement relatif à une intériorité individuelle est suspect et contre productif. Les états d’âme, vous connaissez ? Ces mouvements de l’âme individuelle qui navigue sur un état intérieur perturbé. Une sorte de foi à l’envers, un élan quasi mystique mais sans objet : « où suis-je, où courres-je, dans quel état j’hère ? ». Pour la gestion des ressources humaines, c’est à s’arracher les cheveux. Tout ces collaborateurs qui s’égarent dans des doutes qu’ils ne savent pas même bien exprimer … des doutes métaphysiques donc (CQFD) : beurk !

L’hérétique

Indiscipliné ou pire : créatif ; l’hérétique en ingénierie croit pouvoir se passer des textes sacrés.
Toujours indiscipliné ou pire : le réaliste est un hérétique qui, sous prétexte de pragmatisme, ignore la portée élévatrice des textes. Encore indiscipliné ou pire : l’autonome exerce ses pratiques sataniques suivant des modes non répertoriés dans les textes.

La sainte inquisition

Heureusement, les troupes bénies des directions qualité enquêtent, et les prélats des hiérarchies allument les feux salvateurs qui grillent les hérétiques pour faire bonne mesure.
N’exagérons rien, on ne brûle plus aujourd’hui que des portions de feuille de salaire ou des contrats de travail. Malgré tout, les irréductibles gaulois de l’ingénierie résistent aux autorités : ma pauvre Dame, le petit personnel n’est plus ce qu’il était ! Comment luter contre ce fléau ? Accentuer l’approche répressive : c’est à la mode, ça ne coûte pas cher et ça peut même rapporter.
(Au passage, je remercie le Ministère de la Répression Routière qui est pour moi une source d’inspiration d’une richesse inouïe.)

Quelques conseils (gratuits)

 

  • L’hérétique c’est l’autre, pas vous qui n’avez fait qu’une légère erreur et personne ne doute de la profondeur de votre repentir. L’autre, l’hérétique est vraiment un méchant, inconscient des conséquences de ses actes.
  • La répression est un mal nécessaire. Il faut être réaliste et arrêter la spirale du laxisme.
  • L’efficacité de la prise de conscience ne peut être atteinte que si elle coûte (L’ingénierie peut bien emprunter à la psychanalyse ce principe sacré).

Rappel : Comme la vocation des entreprises est de rémunérer ses actionnaires, la boucle est ainsi bouclée. On renoue avec la rentabilité des entreprises en punissant ses méchants (les gueux), certains patrons l’ont déjà bien compris depuis des années.

Une alternative à l’intégrisme ?

Les textes sacrés de l’ingénierie sont comme ceux des religions en plus exotériques (Quoique ! Ne devrai-je pas faire un sondage avant d’affirmer ça ?). Ils sont inspirés d’écrits eux-mêmes compris et interprétés personnellement par des observateurs de faits ou de paroles d’auteurs. A ce niveau d’indirection, nous devrions admettre la perfection des auteurs ou faits initiaux. Ca, c’est de la foi !
Les textes sacrés sont donc des traductions incertaines faites par des auteurs qui peuvent difficilement être certifiés puisque avant le texte sacré il ne peut exister de référentiel de certification (La poule et l’œuf quoi !) . Ces auteurs ont fait un acte fort de transcription, ils y ont mis tout leur talent de concepteur pour créer un modèle : schéma et symbole d’une réalité supérieure. Dont acte !

Un pouvoir conceptuel à disposition

Ces textes représentent un pouvoir conceptuel mis à notre disposition. Profitons en !
Mais doit-on considérer que le modèle est la vérité jusqu’à l’échec qui démontre le contraire ? C’est comme vous le sentez. J’aurai tendance à dire non mais c’est juste parce que je n’aime pas trop les échecs. Un modèle, aussi puissant puisse-t-il être, n’impose pas de faire l’économie de l’intelligence.

  • Le modèle est-il adapté à mon cas / situation ?
  • Le modèle est-il accepté par ceux qui devront l’utiliser ?
  • Les réticences au modèle sont elles fondées ?
  • Les difficultés d’application du modèle ont-elles été analysées (que cachent elles) ?

Le modèle qui consiste à dire qu’on n’a pas le temps de se poser des questions sur les modèles est aussi applicable bien sur (mais c’est juste pour ceux qui n’ont pas le temps d’éviter les échecs)

Les modèles éprouvés et le type d’en face …

Par ailleurs (car la vérité est ailleurs, c’est bien connu) , est-il nécessaire de partir du prédicat que les pouvoirs conceptuels de l’entreprise ne sauraient enrichir le modèle ou plus prosaïquement l’adapter au contexte réel et actuel ?
Certes non ! Quittes à avoir la foi, autant l’utiliser au profit du type du bureau d’en face non ? Oui, oui, je parle bien de ce collègue qui vous sort des choses comme « on fait point pousser les poireaux plus vite en les tirant par la queue» ou d’autre concepts négatifs et perturbants de ce type. Lui un concepteur de modèle ? Pourquoi pas !

Ecrits et sentiments

Le pouvoir conceptuel n’est pas nécessairement lié à un pouvoir rédactionnel et à un talent diplomatique (Diplomatie ? Ben oui, vous savez bien : c’est l’étape de communication qui précède la guerre totale). Vous pouvez toujours prendre un consultant expérimenté pour traduire. Allez ! Je vous le fait gratuitement cette fois sur l’exemple des poireaux ci-dessus : « La planification opérationnelle, comme la gestion du temps, demande la prise en compte d’invariants intrinsèques au domaine technique qui imposent une intégration délicate de facteurs incompressibles ». L’idée est la même, elle ne s’écrit pas pareil.

Contrairement à la vérité, l’intelligence est là !

Si je me plais à dire que la vérité est ailleurs, je suis assez convaincu que l’intelligence est là, à portée de main, dans les ressources de l’entreprise voire à proximité immédiate pour les plus démunis …

  • de temps (pour exercer l’intelligence partout)
  • de profils créatifs ou critiques (pour ceux qui n’ont gardé que les battants, les profils moteurs et les suiveurs – oui, là ! Juste devant le mur !).

Managers ! Cueillez dès aujourd’hui …

Managers, mes frères, n’abusez pas de votre temps précieux, piquez des modèles partout et n’en soyez pas dupes.
Cueillez dès aujourd’hui l’intelligence présente : la votre éventuellement mais surtout celle de vos collaborateurs … pour que le fil à couper le beurre initial devienne l’outil compétitif qui tranche VOTRE margarine.

Les oiseaux sont plus lourds que l’air … mais ils volent.

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